L’éducation, du compost au ventre

Journaliste et fondatrice de L’école comestible, une association qui remet l’alimentation au cœur de l'éducation et fait changer le monde en éduquant au goût !

L’éducation, du compost au ventre

Qu’est-ce que L’école comestible ?

L’école comestible est une association à but non-lucratif, qui a pour objectif de faire entrer l’éducation alimentaire dans les classes. C’est une philosophie autant qu’un projet pédagogique qui permet aux enfants d’apprendre à mieux se nourrir. À côté de cela, nous avons une action presque lobbyiste, pour instaurer de meilleures pratiques dans les cantines scolaires, conjointement avec des associations qui travaillent déjà sur ces problématiques là.

Comment a germé l’idée ? 

Plus j‘avançais dans mon travail de journaliste culinaire, plus je me rendais compte que cela m’intéressait de moins en moins de ne parler que du contenu des assiettes ; il fallait mettre en lien ce que l’on mange avec sa provenance. Cette réflexion coïncidait avec un état des lieux, celui d’une crise alimentaire et d’une crise climatique qui pour moi sont liées. Je me suis donc posée la question de savoir comment, à mon niveau, avec ce que je sais faire - c’est-à-dire écrire, transmettre et cuisiner – je pouvais changer la donne.

En y réfléchissant, on retombe toujours sur l’éducation. Si certains adultes mangent mal, c’est certes dû à une problématique de moyens, mais c’est aussi une question d’éducation. Les gens ne savent plus d’où viennent leur nourriture, comment elle pousse, comment elle se transforme et comment faire quelque chose de bon, de sain, et de totalement abordable avec des produits bruts (notamment des légumes). Il faut donc réinstaurer L’éducation comestible, et dès le plus jeune âge. 

Je dois aussi mentionner la grande influence de la cheffe américaine Alice Waters, qui est une amie de ma famille, ma marraine et la marraine de l’association, et qui a monté il y a 20 ans The Edible Schoolyard Project - littéralement la cour d’école comestible - un projet de potager pédagogique avec cuisine attenante, au sein d’une école californienne.  Le but étant d’inviter les professeurs et les élèves à contribuer à la pérennité de ce jardin mais aussi à tisser leurs enseignements autour de lui. Je voulais faire quelque chose dans le prolongement de ces idées, en l’adaptant au système centralisé français. 

Quel est le fonctionnement de L’école comestible ?  

Nous voulons essaimer une éducation alimentaire de la terre au ventre, en l’adaptant aux besoins des enfants, aux conditions du système français et aux contraintes urbaines de notre pays.  Pour ce faire, nous avons imaginé un déploiement quasi organique, qui se développe comme une plante disséminant ses graines. 

On développe des outils et fiches pédagogiques organisées en thématiques, qui viennent constituer les programmes premiers et secondaires, c’est-à-dire que certains ateliers seront obligatoires quand d’autres sont complémentaires. 

À côté, nous avons déployé une méthodologie d’approche sociétale pour accompagner les porteurs de projets : qui aborder en premier, comment prendre contact avec les élus, comment diagnostiquer les besoins de l’école et ceux des enseignants, ceux des parents, etc. Il faut aussi pouvoir comprendre son territoire et terreau local, identifier les artisans, producteurs et autres associations  qui pourraient intervenir. 

L’école comestible : l’éducation, du compost au ventre. Qui peut être porteur de projet ? 

Les porteurs de projets peuvent être des directeurs d’écoles, des professeurs, des parents, même des cuisiniers qui ont envie de répandre l’idée. Nous sommes dans une logique d’accompagnement, c’est-à-dire que si cette personne a envie de tout faire toute seule on la laisse faire, s’il y a besoin de trouver des bénévoles supplémentaires, des contacts ou autres moyens, on est là ! 

Le but, c’est que chacun puisse être autonome, car nous sommes très ambitieux et voulons toucher le plus d’enfants possible et être présents dans toutes les écoles de France. Il faut que cela puisse se transmettre d’individu en individu, de groupe en groupe, de localité en localité, grâce à une pédagogie qui fasse envie et permette une meilleure diffusion possible du projet. 

À quoi ressemble les programmes ? 

On a construit un programme complet de 36 ateliers, soit un atelier par semaine sur une année scolaire. L’idée n’est pas de tous les faire, et cela peut aussi se répartir sur plusieurs années ou cycles. Il est possible d’y piocher ce que l’on veut, du moment qu’il y a une progression pédagogique et que tous les modules sont abordés : découvertes des sens et des produits, potager, cuisine, rencontres avec des artisans et producteurs, puis des savoirs un peu plus théoriques pour les plus grands.

On peut choisir de faire simplement six ateliers, comme l’a fait Justine, une membre de notre Conseil d’Administration qui a porté le projet dans la classe de sa fille. Les enfants ont notamment fait un « atelier cagette », où l’un de nos partenaires – l’épicerie paysanne Le Zingam – est venu avec une cagette de saison et a raconté l’histoire des légumes. Les enfants ont ensuite cuisiné avec Giovanni Passerini, ils ont aussi fait des faisselles chez un fromager parisien, et enfin visité le marché d’Aligre où ils ont réussi à identifier quasiment tous les légumes !!! Quatre semaines auparavant, ils n’en avaient aucune idée… Une preuve de ce que ces petites graines plantées sont hyper fertiles !

L’autre point fort, c’est qu’à travers ces ateliers on peut dérouler un tas de choses qui sont déjà dans les programmes scolaires. Quand on rencontre un professeur ouvert d’esprit, c’est ce qu’il se passe. Exemple avec Valérie, une maîtresse de grande section de maternelle. Elle a tissé tout son projet pédagogique autour de nos ateliers, extrapolé et construit ses leçons en fonction des ateliers. Cela pouvait aller des dessins d’aliments à l’écriture d’ingrédients, jusqu’à des cours sur la pollinisation parce qu’on a parlé du miel auparavant. 

Qu’est ce qui vous a le plus surpris depuis le début de cette aventure ?

On a vu une évolution incroyable chez les enfants. Ils étaient excités à l’idée de nous retrouver, faisaient preuve d’une grande curiosité et d’une grande concentration ; ils attendaient patiemment pour mettre la main à la pâte, pour faire des dégustations, etc.  Ces découvertes étaient ensuite ramenées à la maison, pour que les enfants puissent apprendre à leurs parents à faire des pestos et à ne pas jeter les fanes. 

Dans le meilleur des mondes, à quoi ressemble l’école du futur ? 

Dans le meilleur des mondes, dans 20 ans l’éducation nationale a remarqué ce que l’on faisait. On est venu taper à leur porte ; des professeurs, des directeurs d’école, des inspecteurs leur ont parlé de nos actions. On est agréé par les académies de diverses régions et donc reconnus par l’éducation nationale.

Idéalement la totalité des éléments que l’on propose est implémenté dans les programmes, dans le cas contraire, nous souhaitons que les professeurs, de la maternelle au lycée, aient l’obligation d’inclure dans les programmes une éducation alimentaire ! 

Que celle-ci soit faite avec les valeurs que nous portons, qui sont celles d’une nourriture et d’une agriculture qui font du bien aux hommes et à la terre. Qui apprend aux enfants à prendre soin d’eux-mêmes, mais aussi des autres et de leur environnement. Charger l’éducation alimentaire de toutes ces valeurs est un vrai message porteur d’éthique, car ce sont ces enfants qui feront le futur. Il faut leur donner les armes pour créer un monde qui tienne debout et où ils puissent être heureux et en santé. 

L’école comestible : l’éducation, du compost au ventre

Un souvenir en bocal ? 

Des haricots magnifiques, achetés sur un marché de producteurs de Berkeley, la ville où vit Alice Waters et où je suis née. J’en ai donné un à ma fille, qui avait cinq ans à l’époque. Elle l’a semé, en a pris soin, jusqu’à ce qu’il soit grand comme elle, donne neuf haricots et qu’elle s’exclame « Maman, c’est fantastique la vie ». Elle avait tout compris avec une seule graine. Une belle illustration de l’importance de l’apprentissage par la pratique, aussi simple soit-elle. Le reste des haricots, je les ai conservés dans un bocal Le Parfait, comme toutes mes graines ! C’est ce qui les préserve le mieux et puis c’est beau à voir, cette collection, à travers le verre.